Canicule en Belgique :

environ 2 000 décès supplémentaires, pourquoi un bilan aussi lourd ?
Entre le 18 juin et le 3 juillet 2026, Sciensano estime qu’environ 2 000 décès supplémentaires, toutes causes confondues, ont été enregistrés en Belgique par rapport au nombre attendu. Derrière ce bilan encore provisoire apparaissent des fractures profondes : isolement, précarité, logements surchauffés, conditions de travail éprouvantes et services d’urgence débordés. La question demeure : quelle part de cette mortalité aurait-elle pu être évitée ?
Par Samira Touil
Un bilan révisé à plusieurs reprises
Les estimations de la surmortalité ont évolué à mesure que les déclarations de décès parvenaient aux autorités et que la période d’analyse était prolongée.
Le 3 juillet, le Risk Management Group annonçait un premier bilan de 1 222 décès supplémentaires entre le 18 et le 29 juin, soit une surmortalité de 39 %.
Quelques jours plus tard, Sciensano portait cette estimation à 1 747 décès supplémentaires entre le 18 juin et le 1er juillet, correspondant à une hausse de 47,8 % par rapport au niveau attendu.
Dans une nouvelle actualisation publiée le 17 juillet, l’institut de santé publique a finalement recensé environ 2 000 décès supplémentaires entre le 18 juin et le 3 juillet, soit une surmortalité globale estimée à 48 %. Cette révision s’explique notamment par l’enregistrement tardif de certains décès et par la persistance d’une mortalité élevée durant les jours qui ont suivi la fin officielle de la vague de chaleur.
Ces chiffres ne se contredisent donc pas : ils correspondent à des bilans successifs, établis sur des périodes différentes.
Ils doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Il s’agit de décès toutes causes confondues observés au-delà du niveau statistiquement attendu. Ils ne peuvent pas tous être individuellement attribués à la chaleur.
Deux journées parmi les plus meurtrières du siècle
Selon les premières données de Statbel, 9 741 personnes sont décédées en Belgique durant le mois de juin 2026 : 5 351 en Flandre, 3 582 en Wallonie et 808 à Bruxelles.
Les 27 et 28 juin ont enregistré les chiffres les plus élevés, avec respectivement environ 650 et 640 décès. Le 27 juin serait ainsi, sous réserve de la consolidation des données, la deuxième journée la plus meurtrière du XXIᵉ siècle en Belgique, derrière le 10 avril 2020, au plus fort de la pandémie de Covid-19.
Statbel rappelle cependant que ces données provisoires ne suffisent pas, à elles seules, à établir une relation de cause à effet avec la chaleur. Les statistiques définitives ne seront disponibles qu’à la mi-2027.
Une situation européenne exceptionnelle
Le réseau européen de surveillance EuroMOMO a observé une hausse considérable de la mortalité en Europe pendant les semaines les plus chaudes de juin. La Belgique et la France figuraient parmi les pays classés dans la catégorie de surmortalité « très élevée ».
Les comparaisons entre pays doivent toutefois rester prudentes, car les périodes étudiées et les méthodes de calcul ne sont pas toujours identiques.
En France, Santé publique France estime désormais à 5 764 le nombre de décès supplémentaires entre le 17 juin et le 2 juillet, soit une surmortalité de 36,2 %. Les premiers chiffres français, beaucoup plus faibles, ont eux aussi été fortement révisés au fil des déclarations.
La Wallonie particulièrement touchée
Les données actualisées de Sciensano révèlent d’importantes disparités régionales :
- Wallonie : 1 059 décès supplémentaires, soit environ 77 % de surmortalité ;
- Bruxelles : 188 décès supplémentaires, soit environ 63 % ;
- Flandre : 768 décès supplémentaires, soit environ 31 %.
Avec 77 % contre 31 %, la surmortalité observée en Wallonie a été environ 2,5 fois plus élevée qu’en Flandre.
Les causes exactes de cet écart devront encore être étudiées. Plusieurs facteurs sont néanmoins avancés : un état de santé général moins favorable, une population davantage exposée à la précarité, la qualité des logements et l’isolement social.
« La précarité, l’état de santé des Wallons est moins bon et puis, il s’agissait aussi de personnes isolées », a expliqué Lara Kotlar, porte-parole de l’Agence pour une Vie de Qualité.
Le biostatisticien Geert Molenberghs, professeur à la KU Leuven et à l’Université de Hasselt, souligne également le rôle du logement et de l’environnement : une maison entourée de verdure ne retient pas la chaleur de la même manière qu’un petit appartement surpeuplé au cœur d’un quartier fortement urbanisé.
Ces inégalités se reflètent également dans l’espérance de vie. Selon Statbel, celle-ci atteignait en 2025 81 ans en Wallonie, contre 83,34 ans en Flandre. À l’échelle provinciale, le Hainaut affichait l’espérance de vie la plus faible du pays, avec 80,1 ans, contre 83,9 ans dans le Brabant flamand.
Quand le logement devient un piège
La canicule a mis en lumière la vulnérabilité de nombreux logements belges, souvent conçus pour conserver la chaleur en hiver, mais insuffisamment adaptés aux températures estivales extrêmes.
À Boussu, une femme de 71 ans a été retrouvée morte dans une habitation où la température intérieure aurait atteint entre 45 et 50 °C, selon un récit publié par De Standaard. Même le médecin et les policiers intervenus sur place auraient éprouvé des difficultés à rester à l’intérieur.
Ce décès ne permet pas, à lui seul, d’établir une conclusion médicale ou statistique générale. Il illustre toutefois le danger que peuvent représenter les logements mal ventilés, situés sous les toits ou dépourvus de protections solaires.
La précarité énergétique ne se limite plus à l’impossibilité de chauffer correctement son logement en hiver. Elle désigne désormais aussi l’impossibilité de le maintenir habitable pendant les périodes de chaleur extrême.
Les travailleurs également exposés
Les effets sanitaires ne se sont pas limités aux personnes âgées. Dans son bilan provisoire couvrant la période du 18 juin au 1er juillet, Sciensano estimait à 61,3 % la surmortalité chez les moins de 65 ans, soit environ 280 décès supplémentaires par rapport au niveau attendu. Cette estimation est antérieure à la dernière actualisation du bilan national, dont la période a ensuite été prolongée jusqu’au 3 juillet.
Ce chiffre ne permet pas d’affirmer que ces décès étaient liés au travail. Il rappelle néanmoins que les risques de la chaleur concernent l’ensemble de la population.
Au CHU de Liège, un éboueur de 41 ans a notamment été admis pour un grave coup de chaleur. Dans un document consacré à son plan canicule, le PTB rapporte également plusieurs témoignages anonymes de travailleurs : une chauffeuse affirme que la température de son bus avait atteint 50 °C ; des employés d’usine évoquent des malaises ; des caissières disent avoir travaillé par plus de 40 °C sans ventilation suffisante.
Ces témoignages, recueillis et publiés par une formation politique, doivent être présentés comme tels. Ils soulèvent néanmoins une question légitime sur l’application des règles de protection au travail.
Contrairement à ce qui est parfois affirmé, une réglementation nationale existe. Le Code du bien-être au travail prévoit des valeurs d’action calculées à partir de l’indice WBGT, lequel tient compte de la température, de l’humidité, des mouvements de l’air et du rayonnement thermique.
Lorsque ces valeurs sont dépassées, l’employeur doit notamment fournir des boissons rafraîchissantes, protéger les travailleurs du rayonnement solaire, installer une ventilation et, si la situation persiste, instaurer des temps de repos.
Le problème réside donc moins dans l’absence totale de règles que dans leur complexité, la réalisation effective des mesures sur le terrain et les moyens consacrés à leur contrôle.
Le 112 et les urgences sous pression
La vague de chaleur a également mis les services d’urgence à rude épreuve.
Le vendredi 26 juin, les centrales du 112 ont enregistré 11 784 appels, contre environ 6 000 lors d’une journée ordinaire, ainsi que 4 324 interventions médicales.
Le samedi 27 juin, le nombre d’appels est monté à 12 208, entraînant 4 579 interventions médicales. Le dimanche, 19 321 appels ont été enregistrés, mais cette hausse comprenait aussi de nombreux appels destinés aux pompiers à la suite des violents orages survenus durant la nuit.
Dans une lettre ouverte adressée aux ministres compétents, plusieurs organisations médicales ont fait état de délais d’attente de dix minutes et plus au 112 et d’une saturation du 1733, le numéro destiné à la médecine de garde.
Derrière ces chiffres se trouve une question essentielle : les services disposaient-ils de suffisamment d’opérateurs, d’ambulances et de personnel pour absorber une crise pourtant annoncée par les prévisions météorologiques ?
Un plan activé, mais une efficacité à évaluer
Le plan national « Ozone et fortes chaleurs » n’est pas resté inactif.
Sa phase d’avertissement a été déclenchée le 15 juin. Le Risk Management Group a ensuite activé la phase d’alerte le 23 juin, avant d’y mettre fin le 29 juin.
Le problème n’est donc pas l’absence formelle de déclenchement. Il concerne plutôt l’efficacité des mesures prises, leur rapidité, leur traduction concrète sur le terrain et la coordination entre l’État fédéral, les Régions, les provinces et les communes.
À la suite de la crise, la Conférence interministérielle de la Santé publique a annoncé une évaluation du fonctionnement du plan, un renforcement de la capacité des numéros d’urgence et la préparation d’un dispositif « chaleur et santé » plus intégré.
En province de Luxembourg, un service d’appels de vigilance a par ailleurs été créé pour contacter les personnes âgées, isolées, handicapées ou souffrant d’une maladie chronique. L’inscription est accessible au 084/320 972. Il ne s’agit pas d’un numéro d’urgence, mais d’un service préventif destiné aux habitants de la province.
Les questions auxquelles les autorités doivent répondre
Au-delà des annonces, plusieurs interrogations demeurent :
- Combien de communes disposent d’un registre actualisé des personnes isolées et les ont effectivement contactées ?
- Les maisons de repos étaient-elles équipées de pièces suffisamment rafraîchies ?
- Combien de logements sociaux ont dépassé des températures dangereuses ?
- Les règles protégeant les travailleurs ont-elles été contrôlées et respectées ?
- Pourquoi les centrales du 112 et du 1733 ont-elles été aussi rapidement débordées ?
- Qui coordonne réellement les mesures lorsque les compétences sont réparties entre plusieurs niveaux de pouvoir ?
- Quelle partie de la surmortalité aurait pu être évitée par une meilleure prévention ?
Un avertissement pour les étés à venir
Les données disponibles ne permettent pas encore d’attribuer chaque décès à la chaleur ni d’établir, à elles seules, une faute précise des pouvoirs publics.
Elles imposent néanmoins une véritable reddition de comptes. Une alerte météorologique ne protège personne si elle n’est pas suivie d’appels aux personnes isolées, de logements adaptés, de règles de travail applicables et de services d’urgence suffisamment dotés.
La question n’est plus de savoir si une telle vague de chaleur se reproduira. Elle est de savoir si, lors de la prochaine, la Belgique aura transformé les statistiques de juin 2026 en décisions concrètes — ou si elle se contentera, une nouvelle fois, de compter ses morts.
Principales sources
- Statbel, Le 27 juin serait le deuxième jour le plus meurtrier du XXIᵉ siècle, 23 juillet 2026.
- Sciensano, données provisoires de surveillance de la mortalité, actualisées en juillet 2026.
- SPF Santé publique, communiqués du Risk Management Group relatifs au plan Ozone et fortes chaleurs.
- EuroMOMO, données européennes de surveillance de la mortalité.
- SPF Emploi, réglementation relative aux hautes températures au travail.
- Santé publique France, bilan de la vague de chaleur du 17 juin au 2 juillet 2026.
- Lettre ouverte de l’ABSyM et de plusieurs organisations médicales concernant les numéros 112 et 1733.
- Province de Luxembourg, service provincial d’appels de vigilance.

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