Ouverture dominicale chez Aldi : une stratégie commerciale qui fracture le terrain social belge
Pression sur les équipes, tensions syndicales, mutation du modèle : enquête sur un basculement discret mais profond dans le commerce belge.

Le mouvement s’installe et gagne du terrain. Ce vendredi, près d’une soixantaine de magasins du groupe Aldi sont restés fermés à travers le pays, paralysés par une grève spontanée déclenchée après l’annonce d’un projet d’ouverture dominicale. Ce qui n’était, jeudi, qu’une série de débrayages localisés en Flandre s’est étendu dès le lendemain à la Wallonie, transformant un avertissement syndical en conflit social d’ampleur nationale. Le bras de fer, né d’une méthode jugée brutale par les représentants du personnel, révèle les tensions qui traversent la grande distribution belge, prise entre la course à la flexibilité et la défense d’un modèle social fondé sur le repos hebdomadaire.
Une méthode qui passe mal
Tout a basculé jeudi. Ce jour-là, la direction d’Aldi informe les syndicats de son intention d’ouvrir les magasins le dimanche. Mais, dans la foulée, sans même avoir laissé le temps à la discussion, des cadres sont dépêchés sur le terrain pour annoncer la nouvelle directement aux équipes. Un « passage en force », dénoncent les organisations syndicales, qui y voient une violation implicite des règles de la concertation sociale. « Il est difficile d’avancer sans un cadre de concertation serein », a réagi Myriam Delmée, présidente du SETCa, avant que les délégations ne claquent la porte des négociations.
La réaction des salariés ne s’est pas fait attendre. Jeudi soir, une vingtaine de points de vente en Flandre se mettent spontanément en grève. Dès vendredi matin, le mouvement franchit la barrière linguistique : une trentaine de magasins wallons cessent à leur tour le travail. Devant les grilles baissées d’Herstal, en banlieue liégeoise, les grévistes ont symboliquement entravé l’entrée avec des caddies. Dans le Hainaut, particulièrement autour de La Louvière – où l’enseigne est implantée historiquement – plusieurs magasins sont restés portes closes. Au total, ce sont une soixantaine de supermarchés Aldi qui n’ont pas ouvert ce vendredi sur l’ensemble du territoire.
La tentation du 7 jours sur 7
Ce conflit n’éclate pas dans un vide réglementaire. Il intervient au moment même où le gouvernement fédéral valide un projet de loi visant à élargir les possibilités d’ouverture des commerces alimentaires, rapprochant de fait la Belgique d’un modèle proche de celui des grands voisins européens. L’objectif affiché est double : répondre aux évolutions des modes de vie et soutenir un secteur soumis à une concurrence toujours plus féroce.
Car c’est bien cette pression concurrentielle que la direction d’Aldi met en avant pour justifier sa décision. Depuis le début de l’année, Carrefour et Okay (groupe Colruyt) ont déjà sauté le pas de l’ouverture dominicale. Lidl, l’autre géant allemand du discount, étudie également le projet. Dans cet engrenage, rester fermé le septième jour reviendrait, selon les arguments patronaux, à offrir des parts de marché à la concurrence, notamment aux indépendants Delhaize déjà ouverts le dimanche. « Dans un marché en pleine mutation, Aldi construit un avenir durable », s’est bornée à répondre la direction allemande dans un communiqué laconique.
« Le client dépensera ses 200 euros dans la semaine, pas besoin du dimanche »
Cet argument ne convainc guère les salariés. Dans les rayons, la charge de travail est déjà jugée « difficile », les équipes sont souvent réduites à l’os, et les jours fériés sont rares. La perspective d’une ouverture dominicale supplémentaire, sans compensation claire, est vécue comme une attaque directe contre le repos hebdomadaire. « La question ne se limite pas à un jour d’ouverture supplémentaire, souligne une déléguée syndicale. Elle concerne l’ensemble des conditions de travail. »
Joëlle D’Armiento, déléguée syndicale, résume le sentiment général avec une franchise désarmante : « Le client, s’il a 200 euros à dépenser dans la semaine, il les dépensera, qu’on soit ouvert le dimanche ou pas. » Son argument, partagé par nombre de ses collègues, remet en cause le cœur de la stratégie commerciale d’Aldi : ouvrir davantage ne créerait pas de nouvelles dépenses, mais se contenterait de les redistribuer sur la semaine. Une hypothèse qui, si elle se vérifiait, réduirait à néant le gain de parts de marché espéré.
Un conflit qui interroge l’avenir du secteur
Au-delà du désaccord immédiat sur le fond, c’est la méthode qui a cristallisé la colère. L’absence de consultation préalable et l’envoi des cadres sur le terrain ont été perçus comme une provocation, rendant toute négociation impossible. À ce stade, aucune nouvelle réunion n’est prévue entre les deux parties. Le conflit pourrait donc s’inscrire dans la durée, illustrant les tensions qui traversent actuellement le secteur de la distribution entre adaptation économique et préservation des droits sociaux.
Pourtant, au-delà du cas Aldi, ce mouvement pose une question plus large, que les syndicats formulent à voix basse mais avec insistance : l’ouverture dominicale modifie-t-elle réellement la consommation, ou se contente-t-elle de la répartir différemment sur la semaine ? La réponse, pour l’instant incertaine, conditionnera sans doute l’issue du bras de fer. En attendant, les grilles restent baissées, et les salariés d’Aldi tiennent le coup. Une chose semble acquise : le dimanche, en Belgique, ne s’ouvrira pas sans résistance.
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